Ce texte écrit par Elif a remporté le premier prix dans la catégorie lycéens en 2018.
L'avis du jury
Par rapport à la consigne « livret de famille », nous avons aimé la bonne idée de la fiole, qui permet de rentrer dans les souvenirs de quelqu’un. Par son côté fantastique, le texte permet de s’évader.
Alors que beaucoup d’histoires se ressemblent et prennent l’idée du livret de famille au premier degré, celle-ci sort du lot. La conclusion est émouvante et fait penser au dessin animé Coco.
Se souvenir permet de résoudre un élément du passé, de faire son deuil. L’aspect psychologique est réussi, l’écriture rend sensibles les émotions.
le 12.08.2017
Je me suis rendu à la très ancienne maison de Grand-Pa. On a toujours l’impression qui va s’écrouler d’une minute à l’autre. Avec Grand-Pa, on passait souvent nos journées ensemble, soit dans les montagnes, soit dans la cave à souvenirs. Il nous racontait des histoires ou une de ses aventures. Il y a un étage appartenant à Grand-Pa, le deuxième à mes parents, et la troisième à ma tante et à ma cousine. Ma tante a perdu son mari il y a un an et quelques mois. On se réunit tous ici l’été pour nos vacances et le reste de l’année on est éparpillés aux quatre coins du pays. J’ai ouvert la porte, une odeur de lessive et de poussière me parvient aux narines. Ils ont dû essayer de faire le ménage. Je descends les escaliers qui sont en pierre comme les murs sur lesquels sont accrochés des portraits de notre famille, la porte est en bois. Je supposais que Grand—Pa était dans la cave, et c’est bien là que je le trouvais, en train de fabriquer quelque chose. Il était en train de faire sécher des fleurs, comme il le faisait quand nous étions petits.
« — Ah, c’est toi, Robin, bienvenue, tiens donc, nous observes-tu mes roses et moi ? » Je lâche un sourire. « tout au fond de la pièce à gauche il y a deux placards ,dans le deuxième il y a des ciseaux, peux-tu me les donner s’il te plaît ? »
J’ai jeté mon sac et je suis entré dans la pièce. C’était une toute petite pièce avec les étagères de Grand-Pa. Le sol est en vieux parquet, plein de poussière. Chaque fois que je posais mon pied au sol, on entendait un craquement. Je faisais attention à ne pas faire tomber les fioles et les objets fragiles sur les étagères. Je n’avais aucune idée du placard dont il s’agissait. Il y en avait deux un plus grand que l’autre, je décidai d’ouvrir le plus petit. Mon regard se posa sur un livret de famille très vieux et puis avait été attiré par une substance argentée dans une petite fiole. Je sais qu’il ne faut pas toucher une substance inconnue, mais c’est trop magnifique pour résister. À ce moment-là Grand-Pa m’ interrompit en criant mon prénom.
Ensuite ma tante me dit qu’Elisa se trouvait dans le jardin. j’allai la rejoindre et lui dis : « — Dans la cave, j’ai trouvé une substance argentée magnifique dans le placard de grand-Pa. Elle fronce les sourcils et me répond :
— Et si cette nuit quand tout le monde sera endormi, nous allions voir ce que c’est ?» Je souris et elle me sourit.
Le soir, on se retrouva dans la salle de bain. Pour faire le moins de bruit possible nous nous sommes mis en chaussettes.
« — Passe en premier, tu sais où se trouve la substance. » m’avait—elle dit. Arrivé au placard j’ouvre et tombe sur le livret de famille juste à côté de la substance.
«— Extraordinaire! » s’exclama—t—elle.
« — Regarde, il y a un livret de famille. »
Elle porte son attention sur la page que je tourne, je vois ses parents; elle fronce les sourcils et me demande comment c’est possible que ce soit Grand—Pa qui ait notre livret ? Je l’ai rangé et Elisa récupéra la fiole contenant le liquide argenté. Elle l’ouvrit, sentit et nous nous retrouvâmes dans un tourbillon..
La nuit, le 13.08.2017
« Tu sais où nous sommes? » Avais-je demandé à Elisa.
—Oui, devant chez moi, je pense que l’on est dans ma tête, c’est le 1 mars 2016.» Je fronçais les sourcils d’incompréhension.
Elle commença à m’expliquer :
« Cela fait un presque 2 ans que mon père est décédé d’un cancer, comme de plus en plus de monde ces dernières d’années. Personne n’a trouvé de traitement sauf la chimiothérapie qui guérit dans les cas où on est intervenu très tôt, la morphine, elle, diminue seulement la douleur. Mon père a souffert pendant six interminables mois. Je le voyais à chaque fois souffrir crier, gémir de douleur…
Je n’avais imaginé ma vie sans lui et n’avais pas réalisé qu’il ne serait plus là pour jouer avec mes cheveux, qu’il n’y aurait plus de dispute avec lui. Je n’avais pas non plus imaginé qu’il serait absent le matin, à mon lever dans la cuisine avec ma mère. Cela me fait mal de voir maman seule dans la cuisine, qu’il ne soit plus à table avec nous…
Il n’avait rien dit à personne de sa maladie. Il avait caché à tout le monde sauf à maman. Il n’avait pas envie de voir les gens pleurer devant lui. C’était un homme extraordinaire.
Quand Maman a vu que papa allait de plus en plus mal, elle a hésité à le dire à la famille de papa. Elle a alors appelé Papi et lui a tout raconté.
Aujourd’hui, le premier mars deux mille seize il a un examen à la maison. Il n’arrive pas à se lever. Il avait demandé qu’on mette un lit dans le salon parce qu’il ne voulait plus dormir dans les chambres sous prétexte qu’elles étaient trop petites mais, nous, nous savions que c’était parce qu’il avait peur de mourir seul.
Après l’auscultation, le docteur prit Papi, ma mère et moi seuls dans une chambre. Il nous annonça que ses jours étaient comptés. Je ne pouvais pas le croire. Je suis sortie de la chambre pour ne pas entendre les sanglots de ma mère ni voir la tête de mon papi baissée à cause du désespoir. Je suis allée dehors, ai grimpé dans un arbre à côté du canal et suis restée là à contempler les oiseaux et à écouter la rivière en évitant de penser à ce qui arrivait. »
Elle avait terminé son discours, ça me faisait mal au coeur d’entendre tout ce qu’elle avait vécu. Ses yeux étaient rouges et elle reniflait de temps en temps, les joues mouillées.
« — On est encore dans ta tête là ? »
« — Oui, me répondit-elle, entends mes pensées ! »
J’écoutais attentivement :
« Il a beaucoup vieilli : pour un homme qui a quarante-cinq ans on le prendrait pour un vieux de soixante-dix. Il avait une moustache et de grosses joues malgré son corps squelettique, amaigri au fil des mois par la maladie.
Soudain il ouvrit ses yeux :
« Ça va ? » me questionna-t-il d'un air inquiet et fatigué.
« — Très bien papa et toi ? »
« — Disons que je vais bien. Tiens, passe-moi la boîte bleue s'il te plaît. »
« — D'accord, répondis-je simplement. »
Je sais que c’est la boîte de morphine Je la lui amène et il me remercie.
«—Tu es sûre que ça va ? » insiste-il.
« — Tu es dans la lune, dis-moi ce qu'il se passe ? C'est un garçon ? » Sourit-il. Oh non je sens mes joues s'enflammer. Répond vite Elisa !
« — Je... Mais ... N'importe quoi ! » dis-je en boudant.
— Qu'est-ce qui te tracasse tant alors ? Je te connais tu n'es pas le genre de fille à être dans la lune.» Il a commencé à tousser sans s’arrêter.
«— Papa ! Attends, je t’amène un verre d'eau ! » dis—je en paniquant.
« — Non, ça va c'est passé. Viens te coucher près de moi » me dit-il en souriant.
J'avais vraiment besoin d'un câlin à cet instant, et surtout de son câlin. Il me prit dans ses bras, inspira un grand coup.
« — J'adore ton odeur. Elle me soulage et me donne du courage. C'est dommage que tu n’aies que quinze ans, mon âne ! Tu es si jeune !»
Je souris. « Mon âne » j'adorais ce surnom !
Je garde le silence. Je sais, papa, ce que tu veux me dire. S'il te plaît, ne dis rien. Je ne veux pas pleurer et te démoraliser.
« — Tu es ma petite infirmière. Grâce à toi je souffre moins, tu es toujours présente pour moi. Je suis fière de toi. Je t'aime. »
Non, pas ces larmes, pas maintenant !
« — Sois fier de toi, tu m'as élevée. C'est grâce à toi et à maman que je suis devenue ce que je suis. » Répondis-je d'une voix très aiguë.
« —Je t'aime.»
« — Un jour je vais ... mourir et ce jour est ... proche.» dit-il en hésitant.
« — Je voulais simplement te dire de garder ce sourire même si tu ne vas pas bien. d'accord ? Et si je te manque regarde nos étoiles… »
Papa, si tu savais à quel point j'ai mal.
« — Promis » répondis-je d'une voix étouffée.
Et là dans un nouveau tourbillon on se retrouva dans la cave.
Elisa recommença à parler : « Ce jour-là, je me suis endormie dans ses bras. Il ne dormit pas de la nuit. Je savais qu'il avait peur. Quelques jours après il est allé à l'hôpital où il s’est endormi jusqu'à la mort le mardi huit mars deux mille seize.
Le jour des funérailles, je n'ai pas pleuré. Je me suis sentie terriblement vide et perdue. J'ai pleuré juste quand je l'ai vu sans âme, mort. Je suis allée lui faire un bisou mais on m’a empêché de lui faire un câlin. Ma mamie avait crié « Ne le touche pas, peut-être qu’il a toujours mal ! ».
Elisa avait éclaté en sanglots. Je la pris dans mes bras.
« Mais comment cela se fait—il que ton souvenir se trouve enfermé dans cette fiole ?» lui avais—je demandé.
Soudain, Grand-Pa apparut : « Ah, que vous êtes curieux les enfants ! Quand on sent ce liquide il nous amène dans un de nos souvenirs très marquants soit joyeux, soit triste au contraire. Vu la mine d’Elisa je pense que ce n’était pas un bon souvenir pour elle.
— J’ai revu mon père, Grand-Pa, et cela me suffit, même si c’est douloureux. Non, cela ne passera pas. On a toujours mal, toujours. Il n’y a rien qui passe, rien. Rien du tout. On s’habitue simplement à cette souffrance en l’ignorant la plupart du temps. On n’a pas le choix. Mon père n’est pas mort, les vrais morts sont ceux qui sont oubliés… »