Il m’arrivait de me retrouver seul

Ce texte écrit par Ophélie a remporté le premier prix dans la catégorie lycéens en 2020.

Il m'arrivait de me retrouver seul. Il suffisait que je tourne la tête en attendant le métro, que mon téléphone attire mon attention pendant quelques secondes, voire même qu'un bruit m'appelle à l'arrière d'une vieille ruelle, pour que toute populace ou être vivant disparaisse de mon champ de vision, me laissant seul avec ma Raison et mon Imagination.

Ces deux-là ne se sont jamais très entendu, l'un étant très "réaliste" et peu porté sur le plaisir d'un esprit vagabond, et l'autre ne supportant pas les cadres et les règles, comme un chien qui tire sur sa laisse comme si sa vie en dépendait. Tandis que l'un se terrait dans le fond de ma pensée afin de se protéger, je devais tenir l'autre en chaîne afin d'éviter quelque dommage collatéral.

Il fût donc d'un jour comme cela, où je me retrouvai seul, perdu dans un parc de banlieue, où se mêlaient les pâquerettes et les mégots, les buissons de roses et les poubelles, les fiers chênes et les lampadaires. Je marchais lentement, dans cette étrange atmosphère de sublime et de grotesque, lorsqu'il apparut à mon regard.

En réalité, ou du moins ce qui s'y associait le mieux, il semblait n'être qu'un banc de bois. Enfin, c'est ce que Raison me chuchotait. Un grand banc de bois, probablement d'une quelconque écorce bon-marché, peint en blanc pour lui "donner" fière allure, ou au minimum essayer. Un simple banc, gribouillé sur presque la moitié de sa superficie au feutre indélébile noir d'indescriptibles mots, signatures et dessins, faits par les mains de jeunes adolescents souhaitant défier la loi, aux heures tard de la nuit. Ces jeunes-là se sont d'ailleurs fait sérieusement réprimandés le soir même d'être rentrés aussi tard. Non mais, Jean-Maximilien, tu exagères ! Les deux petites gravures sur le pied droit avant du meuble d'extérieur ont permis à ma Raison de se donner une idée de son origine. Selon elle, il venait du Royaume-Uni, et éventuellement même de Londres. Je ne me suis pas posé la question plus que ça.

Ce banc trônait à la limite du parc, contre un grillage vandalisé, au bord de la route. Devant lui, un parc à jeu pour les enfants, totalement vidés de ces petits êtres vivants.

Cette scène, cette mise en scène, cette atmosphère légère et pesante à la fois me rappelait une citation de Leibniz que j'appréciais fortement : "Ce qui n'est pas véritablement un Être, n'est peut-être pas véritablement un être". J'ai mis quelques temps avant de la comprendre et de me l'approprier mais elle a fini par faire écho à tout mon entièreté d'homme. Ce qui n'est pas réel n'est peut-être pas tout à fait réel. Ce qui n'est pas matériel n'est peut-être pas tout à fait de matière. Ainsi, je me suis toujours demandé si j’étais véritablement un Être, ou un être. Je n'ai toujours pas eu de réponses. A vrai dire, j'ai interrogé Raison, et elle m'a dit d'arrêter de me poser des questions stupides, et de devenir plus mature et réaliste. Je ne tire jamais grand-chose de Raison, peut-être parce qu'elle est très amie avec Dogme, que je n'apprécie point. Cependant, Imagination a, quant à elle, su m'aider. En parlant d'elle, elle m'a également parlé du banc qui faisait objet de ma conscience ce jour-là.

« Ce banc, m'a-t-elle chuchoté, est plus qu'un objet de bois, vois-tu. Je me plais à croire qu'il ne s'agit pas d'une œuvre servant seulement à déposer son arrière-train afin de nourrir la classe populaire des volatiles. Non, selon moi c'est plus que ça. C'est un passage, c'est un chemin, c'est une route, qui nous transporte d'un point à un autre, d'une pensée à une autre, d'un rêve à un autre. C'est une échappatoire, une oasis de la vie, un lieu où les cœurs se délient, où les larmes ruissellent, où la vie coule et s'écoule à travers les pans de bois. Est-ce que tu vois, les rayures sur le dossier, les traces jaunâtres sur ses pieds, l'absence de peinture à certains points de l'assise, les marques noires dessinées à même sa peau ? Ce sont des cicatrices marquées à vif, au fer rouge, qui resteront toujours, même maquillées sous de la peinture blanche bon-marché. C'est le Temps qui passe, qui repasse, qui trépasse sans jamais ne voir sa vie le quitter. Le Temps est immortel, et ce banc, ce passage vers des mondes insoupçonnés, est immortel également. Tant que des hommes se poseront, et laisseront leur esprit divaguer, découvrir et s'oublier, il sera immortel. Même si son corps de bois disparaissait, il résisterait toujours dans les mémoires de ceux qu'il a connu. Car on oublie le matériel, on oublie le but, mais le chemin, le passage, le voyage reste toujours encré en nous, comme ses rayures, ses tâches, ses absence de peinture ou même son trop-plein de couleurs feutrés par des mains encore juvéniles.»

Étrangement, malgré ses propos incohérents pour Raison, je l'ai trouvé très logique. Ce que nous voyons ici n'est pas forcément la réalité des choses. Ce que nous voyons, entendons, comprenons ici n'est pas forcément la Vérité, ce qui existe pour nous n'existe pas forcément. A nouveau, cette citation m'est apparu dans ma tête, à coup sûrs chuchotée par Imagination, et m'a paru beaucoup plus claire.

Ce qui n'est pas un Être, n'est pas forcément un être, car ce qui est un être est forcément ce qu'on appelle un Être. Ma raison voyait le banc comme un objet inanimé, uniquement élément de décoration dans une scène de vie qui ne bougeait pas. Mon Imagination voyait le banc comme le héros de sa propre histoire, comme un personnage vivant sa vie au rythme du Temps. Ce qui nous parait n'être que rien est en réalité un tout, et ce qui est tout n'est véritablement que rien. Que ce soit vu d'ici, ou vu d'ailleurs, le banc portait deux identités différentes, que chacun écoute à sa volonté.

J'imagine bien que je suis loin d'être compréhensible, mais je vous rassure, je reste compréhensif envers vous. Car malgré les deux raisonnements distincts de ma Raison et de mon Imagination, il ne reste qu'un résultat.

Vu d'ici, c'était un banc. Vu d'ailleurs, c'était un homme. Que ce soit ici ou ailleurs, c'était un banc, un banc de vie, qui nous raconte sa vie, la sienne mais la nôtre aussi, la vôtre, la Vie dans tous ses états.