Ce texte écrit par Yves a remporté le premier prix dans la catégorie adultes en 2022.
(À lire à voix haute, avec lenteur et une grande intensité dramatique dans l’intonation)
On marche dans la rue. On se tient enfin la main.
C’est ma première fois.
Ça y est j’ai franchi le Rubicon, j’ai pris mon orientation.
A force de me dégenré, je ne savais plus dans quel sens tourner ma voile, mon foc disent les marins.
On marche. Nos yeux se croisent. J’ai une sensation de liberté totale. Je me suis affranchi de ce qui m’a été imposé. On m’avait catalogué, à cause de mes gestes si peu masculins. Interprété par des insinuations discrètes.
Je suis un homme libre, je n’ai plus à me questionner sur mon identité sexuelle.
Je la regarde dans les yeux. Qu’elle est belle, elle a un rire qui monte dans les aigus comme une mélopée gracieuse, elle est d’une grâce ! Je l’aime…
Voilà !!! J’avais commencé à écrire ça, histoire de jouer avec toi, lecteur… Homo ou hétéro ? Tu t’es interrogé et tu as fait un choix… le mauvais ! Ah ah, je t’ai bien eu ! Et puis je me suis relu et j’ai arrêté. Ce n’est pas mon genre littéraire. Pourtant, je sais, je suis un grand écrivain capable de captiver mon lecteur. Mais là non.
Une pièce blanche, peu de décoration. Le soir.
D’ailleurs je n’ai pas envie de raconter quoi que ce soit.
Je ne vais pas écrire sur ce thème de « mauvais genre ».
D’abord c’est quoi ce thème ?
On me l’a proposé pour me juger (comme d’habitude) ? Qu’est-ce qu’on voulait signifier quand on m’a dit « vas-y écrit sur ce thème … ça te correspond bien ». « Ça te correspond bien ! Ça te correspond bien ? ».
Il y en a qui se régale à l’avance ?
Mais qu’est-ce qu’ils savent de ce que je suis ? Qu’est-ce qu’ils cherchent en voulant me faire écrire ?
Chacun ferait mieux de s’occuper de lui-même, de se prêter l’attention qu’il mériterait au lieu de perdre son temps à aller regarder du côté du voisin pour voir, pour dire. Il est tellement difficile de savoir qui nous habite, de se comprendre qu’il faut bien constater que tout le monde trouve plus aisé d’aller regarder l’autre, d’aller discuter de l’autre.
Pour dire, juste pour dire. Oui, pour alimenter sa conversation de fuite !
Mais quelle conversation ? La plus basique, la plus classique, la plus convenue de l’Homme de tout temps : critiquer l’autre. D’un autre qui n’a pas ce qu’il faut où il faut, un autre qui ne pense pas ce qu’il faut quand il faut, un autre qui n’a pas l’allure qu’il conviendrait d’avoir … Et moi ça me fatigue vos conversations !
Ça me fatigue. Je préfère ne rien dire. Ah ! C’est sûr, je passe pour un sauvage. Forcement je ne me conforme pas. Je ne critique pas.
Car les autres je m’en fiche.
Un volet claque. Le vent. La pièce fraichie. Un lit bien fait.
Même si parfois j’accepte de jouer le jeu. Faut le dire. Allez OK, je le fais aussi des fois, je démonte une connaissance pour plaire à la compagnie qui se régale. Si je ne le fais pas je me désocialise ! Mais j’ai honte. Honte d’avoir poursuivi l’écoulement de cette bêtise Humaine.
Quoi ? Que suis-je en train de dire ? Pour faire société je me sens obligé de participer à la curée de mes contemporains, comptant pour rien.
Oui je ne compte pour rien, dans ces moments, je suis de bien peu d’intérêt à moi même.
Pourtant c’est chouette la différence : c’est ça qui fait dire « tu as du style », « tu as des opinions tranchés », « tu sors du lot », « tes idées font bouger les choses » … vous voyez que vous pouvez dire de belles choses de cette différence au lieu de cracher sur l’autre pour cela.
Je m’énerve et comme vous avez envie de me voir m’énerver (car je le sais ça vous plait), je ne parlerai pas des réseaux sociaux. Non je ne dis rien, vous vous débrouillez avez votre avis là-dessus.
« Mauvais genre », n’importe quoi ! Parce que je lèche mon assiette à soupe après le repas, que je rote à table ? Parce que je dandine du cul alors que je suis un mec et que j’ai oublié d’être homo ? Pourquoi pas aussi parce que je fais des graffes à la peinture rouge en douce sur les murs ? Et quoi ! Qui n’a pas volé une fois dans un magasin ?
De toute façon, y en a toujours un pour me critiquer.
Alors c’est quoi ce besoin de toujours voir le mauvais chez l’autre ? Ben c’est juste que chacun d’entre nous attend toujours que l’autre soit comme lui-même. L’Homme a toujours en lui la frustration que l’autre ne soit pas son miroir exact. Ce qui est paradoxal, car comme il n’a pas pris le temps de se connaitre, comment sait-il ce qu’il attend de l’autre ? (Elles sont balèzes ces trois phrases… relis les trois fois pour les comprendre. Cela s’appelle de la philosophie !).
Des rideaux blancs, juste un cadre au mur. Juste une seule pièce.
Je n’écrirai rien donc !
Mais si ça vous dit, à la place, pour passer le temps, je vous narre l’histoire de ce pays qui a réussi à supprimer ce délicat problème du jugement de l’autre ? Oui ? Go !
Il était une fois un pays très joli, avec des prés, des champs et des forêts et un peu des villes. Chacun était différent et donc jugé en fonction de l’endroit où il habitait et en fonction de la fonction qu’il occupait.
Ainsi les gens des villes étaient considérés comme trop pressés et bruyants et pollueurs par ceux des forêts.
Mais ceux des villes considéraient ceux des champs comme des bouseux peu évolués qui sentent mauvais et qui sont un peu fainéants. Il faut le dire ce que tout le monde pense tout bas...
Bien sur ceux des près étaient décrits par ceux des forêts comme trop bronzés, trop proche des vaches et des moutons (va savoir ce qu’ils font avec ?) et souvent pas très intelligents…
Le chef du pays, le plus intelligent donc, était né dans la forêt, il avait grandi dans les près le début de semaine et dans les champs la fin de semaine… oui car ses parents avaient divorcé et il était en garde alterné, alors du coup … (et oh !! stop, stop… on s’en fiche de sa vie, c’est hors-sujet !).
Et ensuite, comme il était intelligent, il avait nettoyé la crotte sous ses chaussures pour aller habiter à la ville faire les études et tout et tout.
Donc, lui, il ne voulait plus de cette discrimination. Alors il a fait construire des maisons partout. Donc son pays est devenu une ville. Ça résout bien le problème ! Plus de différences sociales liées à la situation géographique. Pas bête !
Mais les vendeurs de bière qui étaient les anciens des champs critiquaient les anciens des près devenus vendeurs de lait dans leur maison de la nouvelle ville Bien sûr, rien n’échappait aux vendeurs de meubles qui avant étaient dans la forêt et qui trouvaient comme un gout bizarre à la bière.
Ceux des villes, ceux d’avant, pas les nouveaux, considéraient les vendeurs de lait comme des parvenus et des arrivistes (c’est vrai qu’ils avaient encore des crottes sous les chaussures, ce n’est pas malin).
Et eux (ceux des villes d’avant), ils avaient comme métier de conduire des bus. Le vendeur de meuble ne pardonnait pas aux anciens des villes de se ruer sur les meubles en formica si moches et pas naturels et accessoirement de mal conduire le bus.
Bref, le chef un peu dépité par ces attitudes enfantines, se dit qu’il fallait faire quelque chose.
Alors la pardon, mais avant de continuer cette fable, je m’érige contre la phrase précédente ! Les attitudes décrites seraient des « attitudes enfantines » ??? N’est-ce pas une attitude strictement adulte oui ? Je sens que je vais faire le Rousseauiste (oui ! Vous savez, l’homme nait bon c’est la société qui le corrompt) alors j’arrête tout de suite.
Reprenons le fil de mon histoire qui n’est déjà pas facile à suivre pour en plus digresser toutes les deux phrases !!!
Alors il (le chef du pays) a fait faire à tout le monde tous les métiers. Le lundi tu vends du bois, le mardi du lait, le mercredi de la bière, le jeudi tu digères les deux jours précédents, le vendredi tu conduis le bus. Ainsi, de surcroit, son idée ça permettait d’avoir une réduction de la durée du temps de travail, ce qui sur le plan Humain et sociétal était une belle idée, défendue par de nombreux syndicats et qui pourrait être un peu plus développée par les candidats à la future élection (tu te fous du monde ? Tu nous racontes un conte absolument passionnant et tu digresses sur de la politique de gauchiste ?) (Pardon je digresse si je veux… me gonfle pas toi le lobe temporal qui vient se mêler à mes réflexions de lobe pariétal !)
Une lumière acide sortant d’une suspension. Blanche. Un petit bureau. Blanc
Ainsi, il a homogénéisé le pays, puis les métiers.
Mais pourtant, malgré ses belles idées, ceux qui avant étaient aux champs puis après vendaient de la bière et qui après faisaient tous les métiers (ça va vous suivez ou vous n’êtes pas plus intelligents que mes personnages ?) Donc ceux-là même ce sont mis à trouver que les anciens de la ville quand même s’habillaient bien sombre, alors qu’eux dans leurs belles tenues vertes pomme, c’est plus seyant.
Bon cette tenue évidemment choquait les anciens du lait (oui c’est ça, ceux qui avant était dans les près), qui eux étaient adeptes d’un petit écru tendance miel. Alors c’est vrai que ces petites salopettes écrues bien ajustées leur faisaient un petit cul qui faisait dire aux anciens des forêt forcément très baraqués (oui comme des bucherons avec la chemise à carreaux et les grosses moustaches) (et du poil) (sur le torse) (et les jambes) (t’arrêtes jouer avec tes parenthèses !).
Alors bon je sais plus où j’en était, ah oui, les ceux de la forêt disaient que ceux des champs, ben… que ce sont tous des pédés (Mais ça ne se dit pas !! oh la la... pas correct, ben trop tard, en même temps les bucherons c’est des bourrins, tout le monde le sait !).
Alors le président, il en a eu marre, car il était pour la tolérance.
La tolérance 0.
Il a habillé tout le monde pareil, dans des villes toutes pareilles, il a obligé à une seule couleur, à une seule façon de penser, à un seul sport, au hasard le tennis, mais sans match, il a interdit l’expression artistique, car eux les artistes, c’est des casse-pieds qui ne font que provoquer les gens bien comme il faut.
C’est ça ! Il a fait que des gens bien comme il faut qui se taisent tous pour éviter de parler pour ne rien dire. Et à la fin pour réussir son homogénéisation, il a même décidé de tuer toutes les femmes pour ne garder que des hommes. Homogénéité, je vous dit.
Voilà, il était trop content. J’étais trop content. Car c’est moi le chef.
Voilà. Bon, ça a duré un moment. Bon, on ne faisait plus rien. Bon on se faisait carrément chier. Mais voilà, plus de différences quand même. Plus de mauvais et de bon. Plus rien quoi. Trop bien.
Je ne sais plus ce que je voulais démontrer avec ce conte.
SI vous, vous avez tout bien compris, je vous propose d’écrire la conclusion du conte, vous avez 5 lignes de libres ci-dessous.
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Sous la lampe, un stylo, une main, une feuille. Blanche. Un immense silence tranché par de rares cris étouffés et lointains.
Pendant ce temps je vais raconter des histoires de mon enfance.
Quand j’étais petit, j’allais chez la marchande. « Bonjour Madame, » « Bonjour ma petite fille, qu’est-ce que tu veux ? ». Et boum ! Je rappelle que je suis un garçon. OK, j’avais les cheveux longs. OK, j’étais épais comme une galette, mais pourquoi se trompait-elle ? Elle voulait me blesser comme les autres ?
En fait ça me touchait deux secondes, mais en même temps ça ne me déplaisait pas.
Alors le soir, quand les parents, ne me voyaient pas, tout nu, je mettais mon zizi entre les jambes, bien rangé pour plus qu’on le voit et dans la glace j’étais une fille avec une zezette toute lisse.
Dans la cour, les gars jouaient au foot. Moi je n’ai jamais aimé le sport. Et taper dans une boite en métal bien écrasée, je vois pas … vraiment, je vois pas… le rapport avec un ballon rond et cela dit sans jugement.
Alors que tenter de monter au ciel, en sautant du 1, au 2, au 3, puis écarter les jambes pour faire le 4 et le 5 ensembles, puis le 6, puis de nouveau les 7 et le 8 ensemble pour arriver au ciel et revenir. Ça la marelle, j’adorai. Comme l’élastique !
L’élastique, faut de l’endurance et sauter haut, les filles se régalaient à me voir faire. J’étais leur meilleur cop… je ne sais pas quoi écrire : meilleur copain ou meilleure copine ?
Mais faut pas croire, j’adorai tous les trucs des filles (purée, mettre une jupe c’est cool), mais je savais très bien que j’étais un garçon. Aujourd’hui, j’entends qu’il y en a qui se pose la question…
Pourtant c’est facile, y a qu’à voir qui on regarde dans la rue avec des petites lumières dans les yeux. C’est facile.
Non je sais que ce n’est pas facile.
Des fois je me dis qu’on est partout comme les Indiens (ceux qui croit à Shiva et ses potes). On a des castes. Et quand il n’y en a pas, on en fabrique.
SI tu es footballeur, tu dois avoir des chaussettes qui montent, te bourrer la tronche après un match et avoir des maillots d’un club de producteur de pétrole, sinon ben … regard de travers et mots dans le dos.
Si t’es danseuse (même pas étoile), t’as le justaucorps bien moulant et la queue de cheval bien tendue comme un épis de maïs et tu marches comme si le sol n’était pas ton ami, sinon, … regards de travers et mots dans le dos.
Si tu as le visage un peu plus noir que la moyenne, tu dois avoir une capuche, faire des gestes bizarres avec tes doigts et habiter dans des immeubles avec plein d’étages, sinon….
Je ne vais pas multiplier les exemples, t’as compris ce que je veux dire. Je te laisse un peu de place dans la page pour trouver toi-même 3 exemples de plus :
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(C’est un livre qui se lit avec un stylo, ça fait deux fois que je te sollicite. Mais par contre, ami lecteur, pas de droits d’auteur… tu es lecteur et pas auteur… tu vois encore une caste !).
Je ne sais plus quoi penser encore sur ce thème sur lequel j’ai dit que je n’allais pas écrire.
Je suis convoqué dans le bureau du directeur. Il va me critiquer c’est sûr. On vient me chercher. Je reviens.
La main se lève sur la table. Un verrou tourne. La porte se ferme. La feuille emportée par le courant d’air choit au sol.
Il m’a récupéré tous mes écrits des dernières semaines.
Il dit que c’est bien que j’écrive ainsi.
Il dit que c’est de qualité.
Il m’a dit que je vais le gagner ce concours d’écriture.
Ça fait plaisir.
Mais il dit qu’il va me faire participer à une exposition d’art brut.
L’art brut. Je sais ce que c’est.
Fou mais pas naïf.
L’art brut c’est l’art des fous.
Car on n’est pas pareil, on n’est pas pareil alors faut nous classer à part. Classer à part. Même s’il dit que je suis bon écrivain, pour vous je suis classé dans une catégorie autre. Autre.
Je ne suis pas votre genre. Vous me jugez. Comme tous.
Il dit que ça va plaire.
Il dit que ça va plaire. Il dit que ça va plaire. Il dit que ça va plaire.
Une pièce blanche, des murs blancs, un lit blanc. Des barreaux aux fenêtres. Une porte fermée à clé. Indifférente.